PHILIPPE CAUBÈRE
ARAGON
Un film de Bernard Dartigues
Année : 1997
Durée : 187 mn
Couleur
France
DVD - DOLBY SURROUND
Le site de Philippe Caubère

Pourquoi Aragon ?

On dit couramment d’Aragon qu’il est stalinien, comme on dit de Céline qu’il est antisémite ou de Proust qu’il est mondain. Comment peut-on réduire de telles œuvres, de tels hommes à de si pauvres adjectifs ? Au fond du plus délirant poème d’Aragon à la gloire du Parti Communiste, du pire moment du pamphlet Bagatelles pour un massacre ou de la phrase la plus alambiquée de La Recherche du Temps perdu, subsiste, persiste et résiste ce mystère propre aux grands écrivains : le style. Quelle que soit la faiblesse de la pensée, la force du style quand il est grand dépasse l’innommable ; que ça nous plaise ou pas. C’est peut-être une énigme que nous n’aurons jamais fini d’interroger.

Est-ce à dire qu’on devrait accorder aux poètes des droits que n’auraient ni les hommes politiques, ni simplement le commun des mortels ? Et pourquoi pas ? L’engagement de ces géants de l’art dans leur œuvre, de leur propre vie dans leur œuvre, et de leur vie dans la vie tout court ne ressemble à aucun autre. Ils sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont pu et su s’abandonner au tumulte de la nature, de la société et de leurs démons intimes ; au contraire de nous, qui ne savons et ne pouvons que nous tenir à carreau, et sur la réserve.

Chaque oeuvre forte, très forte, dévaste les idées reçues et plume la morale courante ; surtout celle qui nous plaît ; ce qu’on appelle, pour reprendre une expression à la mode, le “ politiquement correct ”. Ils profèrent pour nous, pauvres nains, des visions prophétiques, et aussi des conneries. Il faut reconnaître aux grands poètes ce droit et ce devoir, avec au moins autant de rigueur qu’on leur demande de surveiller ce qu’ils disent ou ce qu’ils pensent. Ou bien plus aucune vigie ne guettera pour nous l’horizon, et le bateau de nos vies et de nos destins se perdra dans les profondeurs de la nuit… Je ne supporte pas qu’on refuse à Aragon le “ pardon ” qu’on accorde sans difficulté à Céline, à Genet, à Péguy, Barrès, Chateaubriand, Flaubert, Sade voire Shakespeare… on pourrait continuer comme ça longtemps. Pourquoi pas lui ? Parce qu’il était communiste ? Quelle injustice !

Sait-on bien d’ailleurs ce que pouvait signifier l’idée communiste pour les gens de cette époque, et de ce qu’elle reste pour ceux qui continuent de l’interroger, de la contester, de s’y attacher ? On dit qu’ils se sont “ trompés ”. Au fond, en est-on si sûr ? Et puis, qui est “ on ” pour décréter cela ? Certes, je ne prononce pas sans frisson certains passages des poèmes révolutionnaires de jeunesse, genre “ Feu sur Léon Blum ! Feu sur les ours savants de la social-démocratie ! Descendez les flics, camarades ! ” ou tel autre de la maturité “ Salut à toi, Parti, ma famille nouvelle ! Salut à toi, Parti, mon père désormais ! ” (pardon à mon propre père…) Pire, mes sympathies politiques me rapprocheraient plutôt des trotskystes et me mettent en tout cas et certainement très près des surréalistes.

Aragon insulta et combattit les premiers, il renia et trahit les seconds. Et bien, et même si je fais partie de cette génération qui par Cohn-Bendit tendit à Aragon le porte-voix en proclamant à la foule des étudiants de 68 : “ Silence, camarades, même les traîtres ont droit à la parole ”, rien ne m’empêchera d’adorer et de célebrer ce poète et cet homme, son engagement vital, sa capacité d’amour, de haine, de mépris, de courage, d’amertume et de désespoir. Son génie. Rien. Il y a tout là-dedans : la guerre de 14, le surréalisme, la Révolution d’Octobre, la guerre de 40, la Résistance, le communisme, la désillusion, la vieillesse, la solitude et bien sûr, partout : l’amour.

Tout ce qui m’intéresse dans la vie (à part peut-être le sexe…) est là, formulé dans la plus belle langue imaginable. Aragon, c’est la tragédie du XXème siècle. Et comment cette tragédie pénètre l’homme et fait de lui “ ce fou, ce perdu ”. Il y a là réunis Victor Hugo et François Villon, Apollinaire et Charles d’Orléans et tous ceux qui passent : Desnos, Baudelaire, Carco. C’est la France dans toute sa splendeur : orgueilleuse mais pourrie de doutes, patriote mais internationaliste, chrétienne mais matérialiste, catholique mais communiste ; les pensées circulent, s’affrontent, s’entrechoquent.
Ce ne fut pas la direction de la Fête de l’Huma qui me demanda de venir dire Aragon à l’automne dernier (on m’avait seulement demandé “ des poèmes ” de qui je voulais.) C’est moi qui leur ai proposé. Et j’ai vu dans leurs yeux un tel étonnement et senti une telle méfiance que j’ai cru d’abord que ça pourrait bien ne pas se faire… (Merci à C. S. qui sut garder le cap). C’est dire la malédiction qui entoure ce nom et l’odeur de soufre qui l’accompagne. Et bien, j’aime ça. J’aime les provocateurs, les dérangeurs de l’ordre établi. La seule pièce du répertoire théâtral que j’ai jamais montée et jouée, est Dom Juan. Aragon, comme Dom Juan galope, séduit, attaque et fuit. Il n’est pas le poète officiel qu’on a décrit, statufié par le stalinisme. Comme Dom Juan, c’est un ange noir. Et comme lui, il aime l’humanité.

Peut-être voudrez-vous bien déceler derrière ce spectacle, la tentative que je fais, à ma façon, seul encore (mais les vraies tentatives ne se font-elles pas d’abord toujours seul ?) de formuler le rêve d’une nouvelle tragédie, historique et moderne. Il y a aura deux parties, jouées en alternance, un jour sur deux, ou d’affilée (avec repas au milieu.) La première, Le Communiste, comprend les poèmes de 1929 à 1954 (Aragon de 32 à 57 ans). Et la seconde, Le Fou, ceux de 1954 à 1973 (Aragon de 57 à 76 ans).
Chacune durera environ 1 h 30 min.

P.C. 3 juin 1996

P.S: Je tiens à remercier particulièrement Jean Ristat pour l’oreille attentive qu’il m’a prêtée et l’accueil amical qu’il a bien voulu me réserver.


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